Hommage à Pierre Clostermann (1921-2006)
par Max Armanet
Président de la Commission Patrimoine de l’AéCF
Au cÅ“ur de la cour d’honneur, le cercueil repose. Sous les trois couleurs qui le recouvrent, les yeux fermés, face au ciel de Paris, qu’il aura survolé comme une hirondelle annonce le Printemps lors des jours sombres de l’occupation, Pierre Clostermann gît.
À l’ombre de Saint-Louis des Invalides, les Compagnons de la Libération se sont réunis pour rendre hommage à l’un des leurs. La dernière citation de guerre, qu’il reçut en mai 1945, résume mieux que tout celui qui devint l’as des as des ailes françaises : » Termine cette prestigieuse campagne âgé de 24 ans, en totalisant plus de 2000 heures de vol dont près de 600 de vol de guerre, après avoir remporté 33 victoires aériennes, ce qui lui donne le titre de premier chasseur de France. » Pierre Clostermann était entré dans la légende de son vivant. Sa mort nous aura juste surpris : » les légendes ne sont-elles pas immortelles ? »
Fils unique, durant toute la guerre, le jeune Pierre note soigneusement chaque soir sur les gros carnets d’ordonnance de la RAF, observations, joies, peines, colères, espoirs, afin que ses parents, Français libres eux aussi, vivant à 10 000 kilomètres de lui, connaissent un jour son sort, dans le cas probable où il ne reviendrait pas d’une mission. Cela donnera matière à un livre légendaire » Le grand cirque « , qui fit rêver tant de générations de lecteurs. De cet opus imprimé à la Libération sur papier de rationnement, William Faulkner déclara qu’il était » le seul grand livre issu de la guerre « . Ce grand écrivain, pêcheur émérite, ami d’Ernest Hemingway, à côté de ses livres célestes, publiera trois ouvrages réputés sur l’univers de la pêche au gros. Mais n’était-il pas arrivé dans la RAF ses cannes à pêche à la main ?
Le pilote du » Grand Charles » multipliait les titres de gloire. Elu député de l’Alsace lors des élections de 1946, entrepreneur à succès, aviateur le plus décoré, titulaire de la grande médaille de l’Aéro-Club de France, il n’attachait d’importance qu’à sa qualité de membre du dernier ordre de chevalerie existant, celui fondé le 16 novembre 1940 à Brazzaville par le Général de Gaulle. » Nous vous reconnaissons comme notre compagnon pour la Libération de la France, dans l’honneur et par la victoire. » Clostermann connaissait par cÅ“ur la formule sacramentelle par laquelle le Général avait fait de lui le dernier reçu de l’exigeante compagnie. C’est d’ailleurs par ce seul titre qu’il signa l’appel que j’avais rédigé sur ses conseils et ceux de Germaine Tillion en faveur de la création d’un Service civique obligatoire.
Combien sont-ils encore vivant des 1061 preux adoubés par le » Connétable » pour que ressuscite la patrie des droits de l’homme et de Jeanne d’Arc ? Cent peut-être ? Une pierre dans la crypte des martyrs de la France libre et de la Résistance du mont Valérien accueillera le dernier de l’ordre dont les funérailles signeront son extinction. De Gaulle et l’idée qu’il se faisait de la France ordonna l’existence de Clostermann. Il démissionnera instantanément de son mandat de député à l’annonce du départ de l’Elysée du Général. » Tout ne sera plus que mascarade, reniements, petits arrangements de gens sans vertus, n’ayant d’autres ambitions que de faire durer « .
Le ciel, Pierre y croyait. A la sortie de la guerre, il avait connu une expérience mystique en méditant, solitaire, devant le Saint suaire de Turin. Lui qui fut feu follet, comme tant de Français libres, terminait son séjour ici-bas dans l’immobilité de l’âge au pied des Pyrénées. En compagnie de Jacqueline, sa passion de toujours, le croisé à la Croix de Lorraine se préparait à la paix de l’amour éternel. Au Paradis des aviateurs, il a rejoint les Mouchotte, Remlinger, Andrieux, Martell, et tous les autres célèbres ou anonymes qui l’ont précédé. Comme l’aurait dit Churchill : » Ce fut sa plus belle heure « . La Marche funèbre résonne sous les arcades. Les pelotons présentent les armes à ceux qui furent condamnés hier comme déserteurs. Des touristes se recueillent. Les nuages dans une ultime fantasia encerclent le dôme d’or voulu par Louvois. Les drapeaux, fatigués par tant d’émotion, s’inclinent. Les tambours roulent. La garde ferme le ban. Adieu Compagnon.
Max Armanet





